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Mon projet d'écrire

L’édition après le confinement : entre sensationnalisme et opium culturel

Écrire au temps du confinement (3)

Depuis un mois, je me pose une question très simple : pourquoi écrire alors que tout s’y oppose ? Je ne parle pas du temps, disponible et variable en fonction de la situation des uns et des autres, que l’on soit élève ou étudiant et que l’on tâche de suivre ses cours à distance et d’occuper ses vacances confinés ; que l’on soit salarié en télétravail ou en chômage partiel ; ou, bien sûr, que l’on soit actif de première ligne – et encore, la question pour cette catégorie se pose différemment. 

Je ne parle donc pas du temps ; je parle du sens et du contenu de nos écritures, à chacune et à chacun. 

De ce que j’ai constaté, deux attitudes ont émergé spontanément et quasi-simultanément dès le début du confinement, et ces deux attitudes, non seulement expriment quelque chose du moment sur le plan littéraire, mais disent déjà quelles seront les réalités de l’après, sur le plan éditorial.

Pourquoi écrire aujourd’hui et demain alors que nous vivons une absorption du réel par la fiction : voici ce que propose cette série d’articles.

Sensationnalisme et opium socioculturel

Notre situation présente est paradoxale et suscite bien des questionnements contradictoires. Toutes les questions posées dans les articles précédents, ici et , s’annulent ou se contredisent. 

Je suis néanmoins convaincu que continuer d’écrire de l’imaginaire aujourd’hui sans se poser la moindre question (en dehors du seul besoin masturbatoire et d’occupation du moment) sur la portée ou la réception de son texte revient à admettre et donc à cautionner que le monde qui sortira de chez soi dans quelques jours ou semaines sera exactement le même qu’aujourd’hui, et assumer que les lecteurs n’auront qu’une envie : lire nos textes, non pour ce que nous aurons voulu y mettre ou dire, mais pour oublier à tout prix un présent qui sera, manifestement, celui d’une crise économique historique dont nous n’imaginons pas encore bien les conséquences concrètes sur notre vie quotidienne. 

Assumer cela, c’est admettre d’avance que nos lecteurs seront des consommateurs passifs de fictions, acceptant d’être endormis (ou pire, de rêver) par nos produits du confinement, qu’ils aient été entrepris ou achevés durant cette période ; que nos abonnés ne soient plus que des followers (des suiveurs, des moutons) et non des lecteurs critiques, conscients de ce qui se passe et de la vacuité anachronique de nos productions. Le voulons-nous vraiment ? Saurions-nous décemment vendre (par le biais d’éditeurs ou par l’auto-édition) à nos lecteurs futurs de simples opiacés littéraires, sans nous poser aucune question ? N’aurons-nous passé des heures devant notre écran, à écrire et à partager nos galères d’écriture sur Facebook, Instagram ou Twitter, maintenant ainsi un lien à distance avec des lecteurs potentiels et fournissant un contenu divertissant le temps du confinement, à seule fin de les divertir, comme si le monde n’avait pas changé – comme si le monde ne nous avait pas changé, ni eux, ni nous ? Comme si le confinement n’avait été qu’une parenthèse joyeuse nous permettant de finir notre petit projet dans l’ignorance assumée de sa réception ? Vous vous plaigniez déjà de la marchandisation de l’écriture et des auteurs, vous y avez souscrit parce que vous le pouviez pendant le confinement, et vous accepteriez de vous réduire à n’être plus qu’un marchand de sable après ? Honte à nous qui privilégions des lecteurs en nombre à des lecteurs actifs.

Le monde du livre d’après se dessine assez clairement. Nul doute que les éditeurs, sinistrés par la crise, ne manqueront pas de publier pendant des mois et même des années tous les journaux de confinement, tous les récits de fictions socio-historiques, tous les reportages en immersion et les livres de témoignages de soignants, de malades, de familles déchirées, de premiers de corvées ou d’écrivains philosophes (j’en oublie certainement) pour renflouer leurs caisses vidées par le confinement comme l’ont été avant celles de l’AP-HP. Ils feront affaire un bon moment sur le sensationnel et nous, auteurs d’imaginaire, nous serons relégués à endormir les lecteurs survivants de cette apocalypse littéraire. Lisez, bonnes gens, et rien ne changera pour mieux empirer. Voulons-nous être complices de cette situation, de cette confiscation de l’imaginaire à des fins économiques ? 

Aussi, si vous ne voulez pas de cet après-là, je vous pose cette question qui me torture, cette question aussi désagréable qu’une hémorroïde sous nos culs vissés d’écrivains confinés, cette question cruelle mais nécessaire qu’il va falloir sérieusement que l’on se pose toutes et tous si nous voulons que la littérature continue d’exister après, afin d’être encore longtemps cet espace de possibles en prise directe avec le monde réel : pourquoi j’écris, en fait ?