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L’écriture du confinement : la SF est morte, vive…?

Ecrire au temps du confinement (2)

Depuis un mois, je me pose une question très simple : pourquoi écrire alors que tout s’y oppose ? Je ne parle pas du temps, disponible et variable en fonction de la situation des uns et des autres, que l’on soit élève ou étudiant et que l’on tâche de suivre ses cours à distance et d’occuper ses vacances confinés ; que l’on soit salarié en télétravail ou en chômage partiel ; ou, bien sûr, que l’on soit actif de première ligne – et encore, la question pour cette catégorie se pose différemment. 

Je ne parle donc pas du temps ; je parle du sens et du contenu de nos écritures, à chacune et à chacun. 

De ce que j’ai constaté, deux attitudes ont émergé spontanément et quasi-simultanément dès le début du confinement, et ces deux attitudes, non seulement expriment quelque chose du moment sur le plan littéraire, mais disent déjà quelles seront les réalités de l’après, sur le plan éditorial.

Pourquoi écrire aujourd’hui et demain alors que nous vivons une absorption du réel par la fiction : voici ce que propose cette série d’articles.

La SF est morte, vive…? 

J’ai décrit dans le précédent article les deux types d’écriture observés depuis le début du confinement. Mais comme cela a pu paraître abstrait et réducteur, prenons un exemple à portée de main, c’est-à-dire le mien (qu’on qualifie ces réflexions de branlette intellectuelle si, à la fin de cette tribune, vous n’en venez pas à vous poser les mêmes questions) : passionné de science-fiction et d’anticipation, j’ai rédigé jusqu’à présent plusieurs textes décrivant une société future, souvent dystopique. Rien d’original sauf que, depuis un mois, ces textes sont devenus absolument obsolètes. Pas en tant que tels, mais en ce qu’ils expriment une réalité potentielle qui n’adviendra jamais puisque jamais pensée. Ni par moi, ni par personne. Alain Damasio lui-même a expliqué que, s’il aurait pu imaginer, par extrapolation, le moment présent, « ce qui est le plus surprenant, c’est le côté irrationnel, voire absurde du réel » qui contredit et rend caduque – à mon sens – la construction d’univers fictionnels réalistes car rationnels. Le fait que même Damasio ait imaginé des sociétés de surveillance comme celle qui s’annonce à très grands enjambées sans intégrer l’élément sanitaire est significatif de notre aveuglement collectif.

Certes, la santé est présente en anticipation, reléguée aux films de zombie, mais même ces fictions se situent dans une post-apocalypse qui n’a, déjà, plus rien à voir avec le monde nouveau qui commence depuis le début de l’année. L’espace de quelques semaines, nous avons déjà entrevu ce que pourrait être le monde de demain. Mais qui y aurait pensé ? Personne, parce que l’on avait tous refoulé la maladie et la mort de nos esprits pour les confiner dans les fictions d’horreur et de science-fiction (la mort comme science-fiction, intéressant, non ?).

Notre avenir était pourtant ouvert jusqu’à il y a peu aux possibilités les plus simples comme les plus improbables : de la guerre civile, religieuse, intercommunautaire à la guerre nucléaire totale, de l’enchaînement de catastrophes climatiques à l’invasion extra-terrestre en passant par l’épidémie de zombie et la chute d’un astéroïde. Tous les scénarios ont été imaginés, mais notre présent a choisi le plus anodin et le plus banal. Est-ce celui que l’on méritait ? C’est en tous cas celui avec lequel il faudra désormais compter, et qui ne servira peut-être que de prologue à tous les autres (on a donc encore de la marge pour imaginer le pire possible – comme le meilleur). 

C’est donc un fait : la situation que nous vivons est tellement et trivialement science-fictionnelle et dystopique, qu’elle annule de facto complètement, dans notre présent, toute anticipation ou simple prospection d’un avenir immédiat au profit de potentialités multiples, plus ou moins heureuses, et qui coexistent encore simultanément. Pire, elle annule déjà les plus récentes fictions d’anticipation – même celles, brillantes, de Black Mirror, même celle de l’excellente série Year and Years, qui pourra réaliser une deuxième saison en repartant complètement de zéro, jusqu’à la sentimentale This is us… Aucun personnage de fiction à venir, même de fiction réaliste, ne pourra être dispensé de l’expérience du confinement de 2020 (a minima).

Le résultat est évident : il y aura désormais irrémédiablement une fiction d’anticipation datée, qu’on situera avant 2020 – et une autre, qui reste à inventer. Mais lire un roman ou voir un film de SF qui n’intègrerait pas aujourd’hui la pandémie de 2020 ne nous paraîtra ni crédible ni sérieux. Un fantasme poétique qui n’aurait rien à voir avec de l’anticipation. Un déni de réalité.

Pour l’heure, le monde d’après reste encore une page blanche. Nous pourrions être stimulés par toutes ces potentialités (encore fois tragiques comme utopiques), et toutes les imaginer – mais pour dire quoi ? Uniquement les exprimer, les supposer, les projeter fictivement ? 

Ecrire aujourd’hui sur la ou les sociétés de demain n’aura jamais aucun sens maintenant car je n’aurais jamais écrit pendant le confinement qu’une uchronie avec ce côté kitsch et naïf (malgré toute ma volonté de faire bien) qu’ont aujourd’hui les récits de SF des années 1920, 1940 ou même 1960 (K. Dick excepté). On les lira comme des divertissements, sans même tenir compte de ce qu’ils pouvaient dire de leur société d’alors. C’est pourquoi j’ai l’intime sentiment qu’écrire aujourd’hui quelque chose d’autre qu’un journal quotidien à des fins exutoires et cathartiques (et encore, en ayant l’impression chaque jour d’écrire exactement la même chose que la veille) n’aurait aucun intérêt sur le plan littéraire. Les historiens du futur s’amuseront sans doute à analyser nos journaux avec le même ennui que nous aurons eu à les écrire, et parcourront nos récits imaginaires du jour d’après avec une sorte de tendresse condescendante pour nos illusions naïves ou, au contraire, avec quelques frissons pour nos prédictions les plus scabreuses. Matière à histoire, donc, mais matière littéraire, j’en doute. Et c’est bien là tout le problème. 

À ce constat (accepter la fragilité des imaginaires sans inscription dans le réel) auquel devrait se résoudre toute personne s’intéressant aujourd’hui à l’écriture de fictions, s’ajoute celui que devrait faire, de manière générale, tout auteur de littérature d’imaginaire : mon space opera, ma saga fantasy, mes nouvelles fantastiques, mes histoires de vampires et mes contes steampunks ont-ils vraiment un sens autre que celui de me divertir ou de divertir mes lecteurs en leur parlant de situations anachroniques et proprement sous-réalistes ? Est-ce que mon écriture n’est qu’un divertissement en ce moment ? Et demain ?