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L’écriture du confinement : journaux de bords et projets imaginaires


Ecrire au temps du confinement (1)

Depuis un mois, je me pose une question très simple : pourquoi écrire alors que tout s’y oppose ? Je ne parle pas du temps, disponible et variable en fonction de la situation des uns et des autres, que l’on soit élève ou étudiant et que l’on tâche de suivre ses cours à distance et d’occuper ses vacances confinés ; que l’on soit salarié en télétravail ou en chômage partiel ; ou, bien sûr, que l’on soit actif de première ligne – et encore, la question pour cette catégorie se pose différemment. 

Je ne parle donc pas du temps ; je parle du sens et du contenu de nos écritures, à chacune et à chacun. 

De ce que j’ai constaté, deux attitudes ont émergé spontanément et quasi-simultanément dès le début du confinement, et ces deux attitudes, non seulement expriment quelque chose du moment sur le plan littéraire, mais disent déjà quelles seront les réalités de l’après, sur le plan éditorial.

Pourquoi écrire aujourd’hui et demain alors que nous vivons une absorption du réel par la fiction : voici ce que propose cette série d’articles.

Entre  journaux du réel et projets imaginaires

Deux attitudes, disais-je en introduction, ont émergé à peu près en même temps dès les premiers jours du confinement, et perdurent encore jusqu’à aujourd’hui.

La première, cathartique, est celle que l’on pourrait qualifier d’opportuniste-réaliste. Elle est portée par des écrivains plus ou moins installés mais aussi par des néophytes – de l’étudiant désœuvré au soignant surmené – dans un besoin d’exprimer, au jour le jour, son ressenti de la situation. Ce réflexe thérapeutique (qui peut être accentué par un isolement imposé) prend naturellement la forme d’un journal de bord, mêlant anecdotes quotidiennes plus ou moins autofictionnelles et réflexions élargies sur le monde d’hier, celui de ce temps suspendu entre quatre murs, et sur le monde d’après, espace et lieu de fantasmes, de désirs ou d’angoisses.

La seconde attitude est une attitude opportuniste-naïve – car optimiste et souvent individualiste. Elle est illustrée majoritairement par des auteurs amateurs, auto-édités ou aspirant à l’être. Ceux-ci, d’ordinaire trop contraints par leur activité professionnelle (et/ou leur vie de famille), trouvent enfin dans le confinement l’occasion rêvée et le temps désespérément recherché pour se lancer dans la rédaction ou dans le développement de leur grand œuvre, vaste projet de roman imaginaire, le plus souvent, ambitieux par son nombre de pages ou de tomes (les grandes sagas de fantasy sont passées par là). 

Ceux deux profils d’auteurs du confinement, en plus et grâce aussi à l’oisiveté plus ou moins imposée ou, au contraire, à l’intense fébrilité du moment vécu pour ceux qui y sont quotidiennement et directement confrontés, bénéficient des opportunités permises par le contexte technologique : la possibilité de médiatiser, en continu et au jour le jour, heure par heure, son processus de rédaction en direct avec un lectorat par définition captif. L’écrivain solitaire et désabusé du monde a ainsi tout loisir de vomir sur la société devant des millions de personnes, et la jeune aspirante autrice de fantasy de tirer à la ligne et au signe sur tous les réseaux sociaux, récoltant encouragements et compliments de ses followers (ou au contraire critiques, mais celles-ci sont rares et vite négligées) au fil de ses étapes de travail. Car aujourd’hui, l’on n’écrit plus pour la postérité ni pour l’amour de l’art mais pour le présent de la reconnaissance et de l’attention permanente. Or ce phénomène, qui existait bien entendu avant le confinement, s’est retrouvé considérablement amplifié d’une façon qui rend désormais toute démarche d’écriture prisonnière de l’attention comme de l’approbation d’un lecteur ou d’un abonné.

Ainsi vu (je reconnais évidemment réduire une situation complexe à un schéma facilement analysable, mais la démonstration nécessite cette simplification), le confinement a cristallisé une forme d’écriture immédiate (aussitôt lue, aussitôt oubliée, on peut donc se dispenser de soigner orthographe, style et syntaxe), celle d’une littérature du présent instantané, qui ne prend aucun recul et se lance comme une Ferrari sans frein sur une piste toute juste recouverte d’asphalte sans savoir si la route est infinie ou pas.

Dans cette urgence de l’écriture – encouragée dès le début du confinement par les spécialistes en tous genres, qui ont invité l’intégralité de la population calfeutrée à exprimer une créativité d’ordinaire brimée par tous les pores de la société -, la plupart des auteurs (aspirants ou accomplis) y est allée avec une excitation libératrice comme on se jette dans la mer le premier jour des vacances (j’utilise à escient cette métaphore car les vacances prochaines sont très certainement un mirage qui nous permet de survivre au quotidien). Je ne nie pas la sincérité de cet élan créatif, ni la qualité littéraire qui pourrait sortir de cette phase intense d’expression écrite. Pour la majorité d’entre nous – et je m’inclus dans ce « nous » – l’écriture est plus que jamais une fenêtre ouverte sur l’extérieur comme sur notre intériorité, elle nous permet de nous extraire d’un réel qui nous enferme comme de nous connecter avec ce que nous ressentons, tous ces sentiments nouveaux et ces pensées nouvelles que cette situation inédite et historique suscite en nous, de leur émergence à leur évolution au fil des semaines. Car nous ressentons plus que jamais le souffle de l’histoire, plein de miasmes et d’air vicié, menaçant et potentiellement contaminant, même dans le morne ennui des répétitions du quotidien !

Encore une fois, tous ces appels et cette disposition spontanée à l’écriture, qu’ils soient liés au réel ou qu’ils le rejettent volontairement, sont légitimes. Mais quel sens donner à ces écritures en confinement ? Cette question, je vous la pose, car je n’ai toujours pas trouvé la réponse.